hda-québec.com
Analyse sociale et politique
   Accueil            La langue de chez nous

Conférence prononcée, le 6 mars 2005, pour les membres de l’Association de Granby et de ses villes jumelées et, le 22 avril 2005, pour les membres de l’Association Québec-France/Régionale de la Haute-Yamaska.

La langue de chez nous - 22.04.2005

Petit clin d’oeil avant de commencer:  Au Québec, on parque son char dans un stationnement, en France, on gare sa voiture dans un parking.

Autant les français prennent un soin jaloux de l’appellation contrôlée de leurs vins.... autant la francophonie est une appellation mal contrôlée... Il y a deux discours contradictoires: côté soleil, certains affirment qu’ils y auraient plus de 300 millions de francophones.... côté nuages, on parle de régression, de déclin, de déroute... il n’y aurait qu’un peu plus de 90 millions de francophones dans le monde.  Les parlants français ne constituent que le onzième groupe linguistiques après le bengali et le portugais. 

Tous ces chiffres sont exacts, mais il faut nuancer quelque peu.  L’univers des francophones est complexe.  Il y a ceux qui le sont, ceux qui disent l’être,  ceux qui essaient de l’être,  ceux qui le sont encore un peu, ceux qui le sont un peu en essayant de ne plus l’être et quelques autres ici et là.

Au Québec, nous sommes un peu plus de 6 millions de francophones, nous sommes le deuxième espace francophone sur la planète après la France.  Le Québec est un pays complexe, nous sommes tiraillés entre nos multiples héritages: français, britannique et nord-américain.  Nous sommes déchirés entre notre rêve: une nation, un État, l’indépendance et le principe de réalité: une fédération canadienne confortable.  Nous jonglons entre la tentation américaine et l’attachement à la France.

Par contre, en tant que Québécois nous possédons une qualité précieuse: un optimisme et une confiance dans l’avenir et cette qualité rime avec résistance et survivance. Le Québec se bat pour sa survie et le Québec est incontournable au Canada.  Le Québec est encore un gros village qui résiste vaillamment à l’envahisseur. 

Le Québec est un rêve, celui d’une Amérique en français.  Nous voulons vivre en français et nous voulons vivre notre américanité.  Nous avons les deux pieds sur le continent américain et le coeur en France.  Nous sommes plus proches de la pensée européenne mais notre principale partenaire économique est le États-Unis.  Les Québécois d’un certain âge penchent volontiers du côté de l’Europe, les jeunes regardent vers les États-Unis et les fédéralistes se disent avant tout canadiens. 

Une chose est sûre, nous, les Québécois, nous vivons avec ces multiples influences et nous tirons une énergie créatrice de notre statut unique.  Nous sommes un mélange d’américanité, de nordicité et de latinité.  Certaines personnes s’interrogent même sur notre absence de canadiennité, si ce n’est pour les anglo du Canada pour qui nous sommes un élément essentiel à l’identité canadienne.  Le Canada sans le Québec ressemblerait étrangement aux États-Unis.  Les Québécois apparaissent comme les plus progressistes des canadiens.

Nous verrons dans les prochaines minutes comment nous en sommes arrivés à être ce que nous sommes.   Nous survolerons 5500 ans de l’histoire de l’humanité.... langue et histoire sont intimement liées.

Venus des lointains rivages de la mer Noire, nos ancêtres les Gaulois faisaient partie des Celtes, la première vague  d’Indo-Européens à déferler sur l’Europe.  Nos précurseurs les plus lointains, ont dû quitter les steppes de l’Ukraine actuelle trois millénaires et demi avant notre ère, il y a donc de cela cinq mille cinq cents ans (5500 ans).

Ils ont envahi et coloniser successivement les territoires actuels de l’Iran, de l’Afghanistan et du Pakistan avant de déboucher en Inde et d’en refouler les habitants vers le sud.  Ils suivirent le soleil couchant et mirent plus d’un millénaire à rejoindre l’Europe de l’Ouest.

Les celtes couvrirent peu à peu toute l’Europe à partir du deuxième millénaire avant notre ère, depuis le confins orientaux de la Pologne actuelle jusqu’aux rivages de l’Atlantique.

Ils furent rejoints longtemps après par une deuxième vague composées d’Achéens et d’Italiques, les premiers ont obliqué vers la gauche pour pénétrer dans ce qui deviendra la Grèce, les Italiques  connus sous le noms de Latins se dirigeront vers les Alpes.

Quand vers l’an 500 avant notre ère,  une autre vague indo-européenne, la troisième, se présenta aux portes de l’Europe, trois cultures distinctes en partageaient le passé, le présent et l’avenir: le monde celtique traditionnel au nord, la Grèce à l’est à l’apogée de son éclat, Rome au sud entamant à peine son destin exceptionnel.

On a fini par donner le nom de Germains aux membres énergiques de cette troisième vague qui a été obligée à jouer énormément du coude pour se tailler une place au soleil, tout l’espace qu’elle convoitait était occupé.  Les Celtes n’ont pu résister à l’assaut des Germains.  Il a appartenu aux légions romaines d’arrêter le progrès de ces Germains à la frontière de l’Empire (le Rhin depuis les Alpes jusqu’à la mer du Nord, le Danube depuis les Alpes jusqu’à la mer Noire).  Cette frontière fluviale teindra bon durant un demi-millénaire pour s’effondrer soudainement quand se pointera la dernière et quatrième vague indo-européenne, cellesdes Slaves.

Ces derniers envahisseurs eurent aussi fort à faire pour se frayer un chemin car il y avait vraiment foule devant eux.  S’ils ne renoncèrent pas à leur invasion, c’est qu’au même moment, tout là-bas du côté de la Mongolie, de fabuleux cavaliers avaient pris aussi à leur tour le chemin du soleil couchant en massacrant tous les humains qui se trouvaient sur leur route cavalière.

Or les Slaves furent les premiers à l’apprendre à leurs dépens.  D’où leur propre cavalcade: ils ont mis le cap vers l’ouest et rapidement.  Les Germains, à leur tour,  en fuyant ont forcé les défenses de l’Empire romain.  Notre monde s’en trouva modelé.

Ce fut une grande déconfiture hélas pour nos ancêtres les Gaulois, qui étaient adossés au formidable mur de l’Atlantique, ils n’ont eu aucun moyen de s’échapper de cette sanglante bousculade.

Acculés à l’Atlantique, les Gaulois ont fait face successivement aux romains et aux Germains.....  en cours de route ils ont perdu  leur langue et leur civilisation bimillénaire.

De la langue des Gaulois, nous ne connaissons à peu près rien, les druides s’étant opposés pour des raisons religieuses à son écriture.  Le peu que l’on sait nous laisse néanmoins croire à une très étroite parenté avec le latin.  À cause de Vercingétorix, nous savons par exemple que le latin rex, roi se disait en gaulois par rix.

Les Gaulois ne sont pas disparu par magie et ne sont pas devenus Français du jour au lendemain....   Tout ça, c’est la faute à Jules César. La Gaule a été mise à feu, à sang et à sac: violentée, violée et volée....   Le grand héros de ce carnage: Jules César.

Ce que les livres d’histoire ne disent pas trop fort, c’est que notre ami Jules était un assassin qui avait fait vendre en son nom personnel un million de Gaulois sur le marché d’esclaves de Rome, après en avoir passé d’innombrables au fil de l’épée sous prétexte qu’ils avaient refusé de lui remettre gentiment les clés de leurs cités.  On ne réécrira pas l’histoire.  Jules César est considéré comme un génie.  Il a été nommé avec Napoléon et Einstein dans le “top 3” des personnalités des deux derniers millénaires.

Malheur aux vaincus, car après la conquête, il y a eu l’occupation.  L’armée s’installa un peu partout, les administrateurs venus de Rome donnant des ordres aux Gaulois désormais soumis, les survivants ont compris la règle du jeu.

Les cités sont devenus des enclaves impérialistes où l’on avait avantage à parler latin si l’on voulait être compris de ses maîtres romains.... et avantages il y a eu.  Le pouvoir exerce toujours une forte attraction sur les ambitieux...c’est universel...

Et puis comme toute la loi était devenue romaine il fallait bien la lire en latin... surtout en cas de malheur, quand les tribunaux s’en mêlaient.

Les soldats parlaient latin de même que les commerçants, les médecins, les juristes...tous les Gaulois des villes se mirent en peu de temps au latin. Un partage s’opéra alors entre Gaulois des villes et Gaulois des champs,  non seulement les cités mais les bourgs se sont mis  à l’heure de Rome.

Les cités administratives s’édifiaient sur le bord des cours d’eau tout comme les agglomérations marchandes que sont les bourgs, la marchandise transitait aisément par les fleuves et les rivières.  On y bavardait bien sûr en latin, les négociants venus des villes romaines ne parlaient pas gaulois..Sorry, I don’t speak Gaelic...

Qu’est-ce qu’un bourg ?  Mettons Joliette, Saint-Jean, Granby, Matane, vous voyez, le genre de petites villes à mi-chemin entre la cité romaine latine et le village gaulois celtique.

Bref le fait de jacasser en latin acquit une formidable plus-value, les bilingues se moquaient des monolingues tout à leur aise, histoire de faire valoir leur importance incontestable. 

Avec le temps les habitants des bourgs pour ne pas être en reste se romanisèrent à leur tour, les paysans tout seuls s’obstinaient à piquer la jasette en gaulois.  Cette situation n’allait pas durer éternellement et la campagne finit pas y passer, les occupants de toute manière étant beaucoup trop forts.  Et comme on dit en romain: If you can’t lick’em, join’em.  Ce qu’on fit, avec le temps tout y passa.  Au bout de combien de temps ? On parle de quelques siècles, trois ou quatre.  Ce qu’on sait, c’est que le cités se latinisèrent dès le premier siècle de leur occupation.  À l’exception de quelques montagnards et des insulaires qui n’avaient jamais vu de Romains, mis à part quelques touristes qui leur achetaient quelques catalognes à l’aide d’un langage élémentaire composés de signes pas vraiment compliqués, comme par exemple le signe de piasse.

Et puis un beau jour le processus fut achevé, plus personne ne parlaient nulle part gaulois... fini... terminé...

Par contre, il semble qu’aucun empire ne soit jamais arrivé à être durable dans le temps, tous ayant un jour ou l’autre été culbutés à l’occasion de pillages exercés sur une très grande échelle.  Celui de Rome ne devait pas faire exception à la règle, Rome subit alors ce qu’on appelle de nos jours les Grandes Invasions. 

Un certain Attila venu d’au-delà de l’Afghanistan avait décidé de démolir les tours de Rome par pure méchanceté, quelle coïncidence.... les tours de l’Empire..... ça nous rappelle quelque chose...  C’est ainsi que dès le IIIe siècle les cités romaines de Gaule ont dû se résoudre à s’entourer de murs, la pax romana  avait pris fin.

Le branle-bas de combat déclenché par Attila à l’est détermina aussi l’infiltration d’abord lente puis accélérée des tribus germaniques du nord.  Un long pèlerinage de deux siècles aboutit au sac de Rome par Alaric en 410 après Jésus-Christ.  Tout le sud de l’Europe passait ainsi entre les mains des Germains.

Plus au nord les choses se gâtaient, les tribus des Francs, des Alamans et des Burgondes réussissaient chacune à se découper un royaume dans le tissu gaulois de la désormais défunte Gaule romaine.  Les Francs s’installaient dans le Nord-Est, les Alamans peuplaient les deux rives du Rhin à la hauteur de l’Alsace et les Burgondes s’imposaient dans le sud, la Bourgogne située au coeur de la Gaule.  Toutes ces tribus rivaliseront rapidement les armes au poing.  Les Francs beaucoup plus nombreux parviendront à vaincre toutes les autres tribus.  Le résultat de ce remue-ménage fera en sorte que la Gaule deviendra le royaume des Francs.  La suprématie de Clovis, roi des Francs devint celle de la Rome des catholiques.  Le pape le baptisa en 496.  C’est ainsi que venait de naître la monarchie française, d’autres diront que c’est l’union du sabre et du goupillon, une dictature à deux têtes qui sera totale et qui couvrira un millénaire et demi, tout notre passé, tous nos réflexes aussi.  Mais ça c’est une autre histoire.

Il est évident à cette date que plus personne ne parlait gaulois depuis belle lurette.  Par contre, la civilisation de Rome finit tout de même par l’emporter, sa tâche se trouvait facilitée par la forte majorité de Gaulois latinisés. 

Donc la Gaule devenu le royaume des Francs connu en plus de Clovis, Charles Martel, dit Charles Marteau, Pépin le Bref, pour finir par Charlemagne, dit Charles  le Grand, qui recevra l’onction papale à Rome le jour de Noël de l’an 800.  Le goupillon s’associait de nouveau avec empressement au sabre pour en partager les délicieux dividendes.  Charlemagne régna de 768 à 814.  Il ne parlait pas le français, qui n’était pas né, mais le francique, une langue germanique sans rapport avec le latin.

Les conséquences linguistiques de la chute de l’Empire romain fit en sorte que le latin langue unique se fit latin langue multiple et de là, la plus conformiste des langues se transforma en un pullulement de milliers de patois.  Les patois partageaient de proche en proche un certains nombre de traits fondamentaux, ils seront rassembler dans ce qu’on appelle les dialectes... tel sera le cas des parlers régionaux de Normandie, de Bretagne, de Picardie ou de l’Ile-de-France.... ils ont survécu à l’épreuve du temps depuis le Moyen Âge.

Et plusieurs siècles plus tard se fera  la réunion des dialectes de manière à en faire des langues nationales.  Nous obtenons ainsi les réalités complexes qui constituèrent la voie de passage obligée entre le latin uniforme de l’Empire romain et les langues nationales normalisées des États modernes.  Le latin populaire issu du latin impérial portait  maintenant le nom générique de roman;:  nous retrouverons en Espagne et au Portugal l’hispano-roman;;  en Italie, l’italo-roman  et en Gaule, le gallo-roman.. 

Donc si on récapitule, nos ancêtres gaulois auront parlé et perdu le gaulois, ils auront eu recours successivement au latin populaire découlant du latin littéraire pour en arriver au gallo-roman.

Et maintenant, il nous faut évoquer une date importante, celle de 842.  Quoique empereur très chrétien, Charlemagne ne se déplaçait jamais sans son harem et nul ne peut prétendre connaître le nombre de bâtards qu’il eut de ses impériales concubines, beaucoup sans doute.  Son unique héritier légitime, Louis le Pieux (778-840), put en 814 occuper le trône sans qu’on ait à procéder au partage de l’Empire des Francs.  Malheureusement ou heureusement, on ne sait trop, Louis le Pieux a engendré trois héritiers très déterminés: Lothaire (795-855); Pépin (803-838) et Louis (805-876) d’un premier lit et tardivement d’un second lit Charles (823-877).  À la mort de Pépin en 838; les cadets Louis et Charles se sont ligués contre Lothaire et l’ont vaincu à Fontenoy avant de lui attribuer une part médiocre de l’héritage.

Afin d’éviter que l’un des cadets ne trahisse l’autre en s’alliant à Lothaire, Louis et Charles ont procédé à Strasbourg, en 842, à la prestation solennelle d’un serment mutuel de fidélité.  Le libellé de ce texte fut prononcé à haute voix par les frères et leurs armées tant en vieil allemand qu’en français archaïque.  Ces quelques lignes témoignent de l’existence d’une langue que les linguistes distinguent pour la première fois du gallo-roman.  Le français naquit, en 842,  quelque trois cent cinquante ans après la chute de l’Empire romain.

La France proprement dite naquit en 987 avec l’avènement au trône du premier des Capétiens, Hugues, duc de Paris et maître de l’Ile-de-France désormais situé au coeur du royaume franc occidental, situation  qui est inchangée depuis.

La monarchie renaissait ainsi au moment où la Gaule devenait la France et le gallo-roman le français, toutes trois entreprenant un long voyage main dans la main.  Au français de l’an mil, les linguistes donnent le nom d’ancien français.

Durant plusieurs siècles deux langues coexistèrent: le latin d’Église pour le Pape qui résidait à Rome en pays latin.  C’était la langue des émissaires du pape et de tout le clergé. Et à côté le gallo-roman et l’ancien français au pays des Francs.  Sans oublier les nombreux dialectes régionaux que parlaient bon nombre de nos ancêtres, dialectes qui seront appelés à constituer la base de notre français contemporain.  Et les siècles passèrent.

La Renaissance  du XVIe siècle chassera le latin classique de l’Église au profit du latin des humanistes,on  ressuscitera le grec bien oublié de tous et on donnera ses lettres de noblesse au français grâce à la Pléiade, à François Rabelais, à Jean Calvin, à Montaigne .... 

En 1539 l’ordonnance de Villers-Cotterêts, une espèce de Loi 101 avant son temps, rendra le recours au français de Paris obligatoire aux officiers du royaume, ce qui incluait les tribunaux et les actes notariés.  Le français pour la première fois devenait la langue officielle et délogeait le latin d’une partie importante de ses attributions traditionnelles.

Or qui dit langue officielle dit nécessairement langue unifiée... le français n’allait pas se soustraire de cette nécessité... de langue populaire spontanée le français allait se faire langue savante sous haute surveillance, se compliquer, se latiniser énormément, s’hélléniser même, devoir tout comme le latin être enseigné dorénavant et devenir l’apanage d’une minorité qui en fera l’enseigne orgueilleuse de sa situation sociale privilégiée...

Ce n’est pas de cette langue de nantis que parlaient nos ancêtres au  moment de prendre la mer pour s’installer en Amérique.

Si le français est pour tous les francophones une langue si difficile à écrire, hérissée d’embûches même dans son expression orale, il le doit à certains tristes sires de l’entourage du créateur de l’Académie française, un corps policier mis sur pied par le cardinal de Richelieu pour régenter la langue des Français

Le 20 avril 1534 un certain Jacques Cartier, natif de Saint-Malo à deux pas du Mont-Saint-Michel, quitta les confins de la Bretagne et de la Normandie, pour la Chine, avec deux coquilles de noix et une soixante d’hommes.  Il aboutit à Terre-Neuve le 10 mai de la même année et explora le golfe du Saint-Laurent, connu depuis des siècles par les morutiers bretons, basques et portugais qui s’étaient toujours contentées du poisson, exception faite des Scandinaves qui ont fondé des colonies tant au Groenland que sur les côte canado-américaine.  Entre 1540 et 1608 il ne se passe rien, seuls les Espagnols et les Portugais poursuivaient leur prise en main d’une grande partie de l’Amérique.

C’est en 1603 que l’exploration de l’Amérique reprendra du côté français grâce à la curiosité de Champlain, un Saintongeais de Brouage qui y fait une première expédition dans l’espoir d’y trouver l’insaisissable route des Indes et de la Chine, des épices, de la soie et de l’or... bon géographe il prospecte une bonne partie de l’Amérique du Nord.  Il fondera Québec le 3 juillet 1608.

Il faut attendre l’intendant Jean Talon, en poste de façon intermittente entre 1665 et 1672, pour assister à l’implantation définitive de nos ancêtres, en tout une quinzaine de milliers d’émigrants catholiques.  Sans cette vaguelette, nous ne serions pas ici et il n’y aurait jamais eu de français en Amérique.  En 1759, moins d’un siècle plus tard, ces quinze mille habitants seront devenus soixante-cinq mille, une vraie catastrophe pour nous quand on sait que la Nouvelle-Angleterre comptait au même moment pour sa part un million cinq cent mille habitants.

En 1763, le traité de Paris: 65,000 Français de Nouvelle-France deviennent des sujets du roi d’Angleterre. 

À quoi attribuer cet échec.... La colonisation se fait ici sous l’égide de l’aristocratie et de l’Église, les deux ordres dominants que trente ans plus tard la Révolution mettra définitivement au rancart en les passant à la guillotine.

La Nouvelle-France en réalité n’était qu’une Vieillotte-France divisée en seigneuries dépassées.  Songez qu’il nous était interdit de fabriquer quoi que ce soit afin de ne pas faire concurrence aux intérêts de la mère-patrie, une paralysie liée aux monopoles constamment consentis aux Dix ou Cents Associés dont les intérêts se limitaient à l’importation de lucratives pelleteries.... des espèces de PPP avant le temps....  C’était un dynamisme nul.

Pendant ce temps, l’Amérique anglaise bâtissait des villes, fondait son avenir sur le commerce et l’industrie, le travail productif, l’exploitation du milieu et la conscience de ne pas être un avant-poste anglais mais un véritable Nouveau-Monde, d’où la révolte qui la dressera tout de suite contre la volonté colonialiste de Londres.  La Nouvelle-France mourra pour s’être située aux antipodes de ce mouvement. 

Quelles sont les conséquences du Traité de Paris  ?  Une proclamation royale transforme la Nouvelle-France en “province of Quebec.”    Le français perdait tout caractère légal et administrativement il était remplacé par l’anglais dans tous les domaines.

Du jour au lendemain toutes nos élites vont plier bagages et rentrer en France, seigneurs, administrateurs, militaires, officiers du roi, haut clergé, commerçants, seul le bas clergé demeurant pour maintenir en place un cadre symbolique minimal, devant la mise sur pied d’une société qui nous accordait le statut d’exclus avant  peut-être de nous parquer dans une “French Reservation “  en cas de refus d’assimilation. 

Nous étions tous dans le pétrin, tout comme nos ancêtres les Gaulois, conquis par les Romains.... N’oublions pas, la Nouvelle-France a été conquise par les armes...

Mais la révolte qui grondait en Nouvelle-Angleterre où l’on se préparait à se soulager des Anglais empêchera le pire, notre disparition pure et simple.  Sauvés par la américains... y pensez-vous...  En 1774, coup de théâtre, le “Test Act” est  dès maintenant supprimé dans la “province of Quebec” française et catholique.  Il ne sera abrogé qu’en 1828-1829 au Royaume-Uni pour les catholiques.

À quoi attribuer ce revirement inattendu, cette générosité spectaculaire ?  À l’inquiétude que suscite l’agitation des colonies de Nouvelle-Angleterre, tout simplement.  En 1770, la troupe anglaise a tiré sur des Bostonnais à la suite d’une engueulade à coups de poings entre un soldat et un civil.  En 1773, avait eu lieu le célèbre Boston Tea Party.  À Londres, on veut éviter que les Français de la province en ajoutant leur mécontentement à celui des colons britanniques ne prennent éventuellement part aux troubles dont on redoute les conséquences.  Bref il s’agit en cas d’affrontement violent de mettre les Français du côté de Londres en les amenant autant que possible à prêter main-forte à l’armée du roi d’Angleterre les armes à la mains.  Ce n’était ni mal vu, ni malhabile de la part de Londres.  

Car en 1777, la France a décidé de venir en aide aux insurgés américains en rébellion ouverte contre l’Angleterre.  Un jeune homme de vingt ans promis à un formidable avenir, le marquis de La Fayette, part en Amérique afin de combattre les anglais.  Le Congrès américain d’abord réticent mais finalement convaincu de la valeur de sa collaboration lui confiera le commandement d’une division avant que Washington n’en fasse son adjoint.  De fil en aiguille, c’est 6,000 soldats d’infanterie que la France enverra se battre en Amérique,  en plus d’une flotte de vaisseaux de guerre commandés par l’amiral de Grasse. La monarchie française se saignait au nom de la Nouvelle-Angleterre.  En 1783, le traité de Versailles consomme l’indépendance de la Nouvelle-Angleterre.

À ce moment précis, notre destin fut scellé à jamais, la France à la signature du traité de Versailles ne réclamait pas le retour de la Nouvelle-France dans son giron pour prix de sa participation à la victoire des Américains.  Elle préféra quelques îles à épices des Antilles.  Plus jamais pareille occasion ne se représentera.  La France renonçait aux Français de Nouvelle-France pour de bon.  C’est de là qu’est parti l’expression:  Maudits Français en marde.

Pour en revenir à La Fayette, de son vivant il a été fait citoyen du Maryland, de Virginie, du Massachusetts et de New-York.  L’Université Harvard lui a décerné un doctorat en droit honoris causa.  Il devint par la suite citoyen américain, récompense que le Congrès accorda du même coup à tous ses  descendants.  J’ignore exactement combien de ville portent le nom de La Fayette ou de Fayetteville aux États-Unis.  Un des premiers sous-marins nucléaires américains porta son nom.

La Fontaine, qui était la vedette de la Semaine de la francophonie l’a dit une fois pour toutes: la raison du plus fort est toujours la meilleur, en bon canayen au plus fort la poche

Sommes-nous les Gaulois d’Amérique ?  Le français survivra-t-il sur les rives du Saint-Laurent ? Deux langues peuvent-elles cohabiter dans un même pays ?

Il n’est évidemment pas vrai que le Canada place depuis toujours ses deux langues officielles sur un pied d’égalité, les anglophones sachant très bien que notre décroissance démographique se chargera de supprimer l’exaspération que nous causons en mettant fin à l’existence du français au nord du 49e parallèle, projections statistiques à l’appui.

Mort l’étrusque, mort le gaulois, mort l’égyptien, mort le latin, mort le francique, mort les gaéliques d’Écosse et d’Irlande, mort l’inca, mort l’aztèque... qui a dit que les langues ne mourraient pas ?  Mourra le québécois ?   Who knows ?

Les empires brûlent comme autant de feux de paille: les empires perse, mésopotamien, égyptien, grec, romain, ottoman, mongol, espagnol, portugais, français, britannique, soviétique.... tout passe, tout lasse, tout casse...

À New-York deux tours s’effondrent, l’Amérique hurle au scandale.  Hiroshima, Nagasaki 220,000 victimes, Dresde, 400,000 victimes en une nuit d’une terreur jusqu’alors inconnue dans les annales de l’humanité.  Pourra-t-on empêcher les hommes forts  de détruire la vie ?

Que faire pour revitaliser le français au Québec ?  Il est incontestable que l’écart est terriblement grand entre le québécois parlé et le français écrit.  Certes la langue populaire témoigne d’une belle vigueur,  mais c’est se bercer d’illusions que de croire au peu d’importance de tous les vocabulaires techniques qui gravitent autour, vocabulaire qui appartient à l’école de diffuser en français jusqu’à la fin de toute formation digne de ce nom.

Survivre n’étant plus suffisant, il faut vivre ou mourir, or vivre suppose certainement des efforts de langage.  Ce n’est pas au québécois parlé que nous devons demander la clé de notre avenir, mais au français écrit, à la langue de culture que n’est pas le québécois... nous n’avons pas le choix.

Il faut pour y arriver renouer les liens avec l’histoire et la littérature en les redéployant à l’école aussi sérieusement que le sont les mathématiques ou les sciences, disciplines qui font l’objet d’un enseignement rigoureusement structurés, où rien n’est abandonné.  Je ne vois pas comment nous pourrions nous construire intellectuellement autrement qu’en passant par une école renouvelée qui prendra au sérieux son rôle d’historienne et d’enseignante du français.  Il y va de la survie de notre Histoire et de notre langue.

L’Amérique interposera toujours son histoire et l’anglais entre nous et les temps modernes, l’école seule peut et doit agir en créant les moyens de répondre à ce défi vital.

Je m’inquiète toutefois: une langue a-t-elle quelque part jamais réussi à vaincre les forces qui la condamnaient à mort ?  En avons-nous d’ailleurs sérieusement le désir ?

Où finirons-nous comme nos ancêtres les Gaulois.

J’aimerais ajouter une autre courte conclusion.  Elle n’est pas de moi mais de Jacques Attali, un brillant penseur français qui conseilla, entre autres, le président François Mitterrand.... Il faut revaloriser l’Histoire, il faut retourner à l’Histoire...

Ce qui se passe aujourd’hui s’est passé il y a 100, 200 ou 300 ans et même 2000 ans.  Nos politiciens, nos leaders d’opinions auraient avantage à relire l’Histoire de l’Humanité, ça nous éviterait des affrontements inutiles.... Évidemment, à condition qu’ils sachent lire.