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Analyse sociale et politique
   Accueil            8.09.2005 - Le déclin de l'empire américain

8.09.2005 - Le déclin de l'empire américain

Aujourd'hui, on ne peut pas, ne pas parler de Katrina; cet ouragan a semé le chaos chez nos voisins du Sud.  Après bientôt deux semaines, le Sud des États-Unis ressemble plus à un pays sous-développé qu'à la première puissance économique et militaire de la planète.  Ils sont capables de lancer des satellites vers Mars, mais incapables de lancer quelques chaloupes dans les rues de La Nouvelle-Orléans pour secourir les sinistrés.

Mon propos n'est pas de faire la description de ce qui s'est passé dans les états du Sud.  Les journalistes présents sur le terrain l'ont fait et le font très bien.  Par contre, comme le soulignent les mêmes journalistes, nous pouvons nous demander s'il y a un commandant qui donne les ordres.  Nous devons reconnaître que George W. Bush est dépassé par les événements, il est une faillite totale, c'est le moins que nous puissions dire. La première puissance mondiale se retrouve donc en panne sèche de leadership.

Le corollaire au manque de leadership est l'absence totale d'une vision harmonieuse du développement et du bien-être d'une population.  Et là aussi nous retrouvons nos voisins frappant un mur bétonné par de mauvais choix sociaux, économiques, environnementaux, diplomatiques et que sais-je, qui ont été le lot des différents gouvernements qui se sont succédé à Washington depuis vingt-cinq  ans. 

De Ronald Reagan à George W. Bush, nos voisins ont concocté un cocktail explosif: du support aux dictatures aux divers scandales financiers en passant par la parodie de libération de l'Irak, nos voisins ont creusé leur propre tombe.  Ils combattent les différents intégristes en leur opposant leur propre intégrisme qu'il soit économique, religieux, idéologique ou culturel.  C'est un peu le style "après moi le déluge".  Le modèle américain prend l'eau, c'est le moins que nous puissions dire.  Privatisations à outrance, coupes sauvages dans les programmes de prévention: les digues de La Nouvelle-Orléans se devaient d'être refaites, mais le gouvernement Bush a coupé les budgets pour refaire ces infrastructures qui datent de la guerre de Sécession; c'est l'appauvrissement de la population.  Le "US Census Bureau" publiait récemment que la Louisiane, l'Alabama et le Mississippi avaient le taux de pauvreté le plus élevé des États-Unis.  En 2000, il y avait 31,6 millions de personnes vivant sous le seuil de la pauvreté, en 2004 ce chiffre était de 37 millions.  C'est sans oublier les 45,8 millions d'américains qui sont privés d'assurance-maladie.  Le taux de pauvreté en 2004 était de 17,7% au Mississippi; 17% en Louisiane; 15,5% en Alabama, mais de 5,7% au New-Hampshire, 8,2% au New-Jersey et 8,5% au Vermont.  Comme l'affirmait le pasteur noir Joseph Lowry "on s'est rué le 11 septembre 2001 au World Trade Center, symbole de richesse et de pouvoir, mais on a ignoré les digues de La Nouvelle-Orléans, symbole du dur labeur de gens modestes; on s'est rué en Irak qui a du pétrole, mais on a ignoré le Rwanda qui n'en a pas". (Jooneed Khan, La Presse : 04.09.05, p. A7)

Le modèle américain, modèle idolâtré par notre classe de la bien-pensance est une faillite retentissante.

Et c'est ici que le désastre du Sud des États-Unis prend toute sa signification.  Et je ne peux que bien humblement soumettre quelques éléments de réflexion.  C'est mon "petit côté sociologue" qui prend le dessus.

On tente de nous faire croire depuis trop longtemps, qu'en dehors du néo-libéralisme, point de salut. Nous pouvons définir le libéralisme comme étant un ensemble de doctrines qui tendent à garantir les libertés individuelles dans la société. C'est la libre entreprise, la libre concurrence et les libres jeux des initiatives individuelles.  C'est l'opposition à l'intervention de l'État.  Par contre, ce néo-libéralisme tant vanté aujourd'hui, n'est pas autre chose que le capitalisme sauvage traditionnel de la révolution industrielle du 19ième siècle.    Le Québec, le Canada, l'Amérique, l'Occident, la Planète en sont atteints, c'est la délocalisation des emplois; la paupérisation des populations;  l'urbanisation échevelée: la pauvreté envahie des villes.

Ce néo-libéralisme est une maladie virulente à incubation lente.   Le néo-libéralisme, par analogie médicale, représente l'apparition d'un groupe de cellules anarchiques se développant au détriment des cellules saines, des tissus sains et se généralisant s'il n'est pas traité à un stade où le processus puisse être freiné à temps pour éviter que cette anarchie cellulaire se propage au système tout entier.  Un "néo" dans le jargon médical, c'est un cancer. Un cancer ne devient douloureux que dans la mesure où le fonctionnement des tissus sains devient altéré et ne puisse plus répondre normalement.  Les grands apôtres de cette doctrine néo-libérale se sont appelé Reagan, Thatcher, Klein, Harris, ils s'appellent maintenant Bush, Blair, Martin, Charest.  C'est l'érection en absolu des libertés individuelles par opposition à la libération collective.  C'est le chacun pour soi, c'est l'intérêt privé à n'importe quel prix social, c'est l'individualisme le plus forcené.  C'est la pauvreté des tissus sociaux, l'absence de communautés véritables, l'instabilité des rapports sociaux, la violence quotidienne des comportements.  C'est le pouvoir et l'avoir d'une classe nantie.

Aujourd'hui, on nous sert une nouvelle version du libéralisme.  Ce nouveau libéralisme veut nous faire oublier le fait que le capitalisme sauvage a tué bien des cultures tout en imposant souvent des comportements frelatés et stéréotypés.  Ce capitalisme s'est asservi des états et des nations tout en déstructurant dans la plupart des cas les bases culturelles et l'identité de ces états et de ces nations.  Ce capitalisme nie le fait politique des classes, des peuples, des états.  L'idéal, pour lui, est un pouvoir économique mondial le plus concentré possible avec des succursales étatiques dociles et une même culture de centres commerciaux au quatre coins de la planète.   En perdant son vis-à-vis communiste, le capitalisme à l'américaine n'a pas simplement rétabli les lois du marché sur la quasi-totalité de la planète, il a perdu un puissant stimulant de progrès social. Il n'est plus confronté à une autre idéologie dominante.  Il occupe toute la place.  Ce capitalisme à l'américaine consomme et jette après usage.  Il peut acheter et vendre à peu près n'importe quoi, y compris le silence et la soumission.

Cette soi-disant croissance économique néo-libérale s'accompagne partout d'inégalités entre les groupes sociaux.  Chaque progression du chômage et de l'exclusion est présentée comme un épisode transitoire, comme une nécessaire étape vers des jours meilleurs, jours de plus en plus lointain.    C'est à croire que les catastrophes sont dues aux chômeurs, aux assistés sociaux, aux mères mono-parentales. 

Nos penseurs, nos gouvernants politiques et économiques, dépassés par l'ampleur du désarroi social, à défaut de pouvoir changer les choses, changent les mots, eux-mêmes d'ailleurs ne parlent plus jamais d'idées, mais de concepts, le mot fait fureur.  Et si ce n'était qu'un euphémisme pompeux destiné précisément à masquer leur absence d'idées et leur manque de vision positive du futur ? 

Plus la corruption ou la dérive se développe, plus nous parlons d'éthique.  Plus nous parlons de déficit budgétaire et de mesures de compressions, plus nous parlons de participation et de concertation. 

En conclusion, pour combattre ce concept de la bien-pensance à l'américaine, nous devons élaborer une vision positive du futur, c'est essentiel pour créer un monde différent et meilleur.  Une vision ne s'exprime pas en objectifs chiffrés. Une vision est élaborée par des leaders qui sont continuellement en contact avec le monde. Une vision est partagée et soutenue: cette vision sous l'inspiration des leaders devient une vision commune.  Une vision est globale et détaillée. Les personnes y adhérant y voient le pourquoi, le quand et le comment.   Une vision est positive et inspirante, elle touche à ce qu'il y a de meilleurs dans les hommes de sorte qu'ils tendent à se dépasser pour elle. Une vision est plus ambitieuse que pas assez, la vision  origine d'un rêve.

En fin de compte, une vision est un pouvoir de changer les choses.  Une vision sans action demeure un rêve.  Une action sans vision équivaut à passer le temps.  Une vision avec action peut changer le monde, elle est l'antidote contre la bien-pensance à la mode dans les grandes capitales d'Occident.  Encore faut-il que cette vision soit portée par des hommes et des femmes politiques crédibles, c'est ce qui nous fait cruellement défaut présentement.  Et alors, un peu comme Martin Luther King nous pourrons dire " I made a dream" - "J'ai fait un rêve". (B.F. – Le 8 septembre 2005/La Voix de l'Est - Le 8 septembre 2005)