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Analyse sociale et politique
   Accueil            29.05.2002 - Il faut brasser la cage

29.05.2002 - Il faut brasser la cage

Les partis politiques de tous les paliers et de toutes les couleurs confondues sont complètement dépassés par les événements: aucun projet de société, aucune vision de l'avenir, si ce n'est leur avenir à eux.

Les responsables politiques sont impuissants.  La seule chose qu'ils puissent faire, c'est de suivre le courant, c'est-à-dire, de s'inscrire dans la vague néo-libérale à la mode.  Ils n'ont aucun programme et aucune idée. Ils s'inscrivent dans le court terme.   Leur but est de rester au pouvoir ou de revenir au pouvoir, et pour cela ils sont capables de tout.  Ils limitent le débat au niveau du contenant, à des querelles de statuts, juridictions et à des logiques instrumentales et comptables.  Ils sont des coquilles vides.

Il y a un lien entre ce devenir nul de la politique et la prolifération des insignifiances dans les autres domaines. 

La politique est un métier bizarre.  Elle présuppose deux capacités qui n'ont aucun rapport entre elles.

La première, c'est d'accéder au pouvoir.  Si on n'accède pas au pouvoir, on peut avoir les meilleures idées du monde, cela ne sert à rien; ce qui implique donc un art de l'accession au pouvoir.

La seconde capacité, c'est une fois qu'on est au pouvoir, c'est de savoir gouverner.  Rien ne garantit que quelqu'un qui sache gouverner sache pour autant accéder au pouvoir.  Et l'accession au pouvoir ne garantit pas la capacité de gouverner.

Dans la monarchie absolue, pour accéder au pouvoir,  il ne fallait que flatter le roi ou  être dans les bonnes grâces de Mme de Pompadour.

Aujourd'hui dans notre pseudo-démocratie, accéder au pouvoir signifie être télégénique et flairer l'opinion publique.  Les médias font le reste: le jeu politique est soumis à la force de l'image plus qu'au poids des idées.  C'est le pouvoir de séduction qui est important.

Je dis pseudo-démocratie parce ce que,  comme l'écrivait Jean-Jacques Rousseau, la démocratie représentative n'est pas une vraie démocratie.  Nous nous croyons libres parce qu'à tous les quatre ou cinq ans, nous élisons nos représentants.  Nous sommes libres un jour pendant quatre ou cinq ans, le jour de l'élection, c'est tout.  Les options sont campées, définies et incontournables.  Durant quatre ans ou cinq ans, vous êtes POUR ou vous êtes CONTRE: notre sens critique fout le camp.  Et comme nous l'avons déjà expérimenté, les politiciens feront ce qu'ils nous avaient promis de ne pas faire.  Vous vous souvenez, il y a un politicien qui avait convaincu pas mal de monde "que non voulait dire oui".

Il y a un homme politique qui affirmait solennellement, il n'y a pas si longtemps, "je vais faire autre chose: la TPS, le libre-échange,  le contrat des hélicoptères: tout cela va passer au bout du pont":  il était alors dans l'opposition.   Il a fait son élection là-dessus, il a gagné son élection là-dessus. Qu'est-ce qu'il a fait après sa victoire ?  Il a fait la même politique que son prédécesseur. 

Il y a même des partis qui se disent progressistes: "partisan du progrès politique, social, économique; qui tend à la modification de la société vers un idéal par des réformes ou des moyens violents";   et en même temps, ils se disent conservateurs: "qui tend à maintenir et défendre l'ordre social existant et les valeurs traditionnelles".  C'est le règne de la confusion.

Conséquence: c'est la désillusion.  On observe alors un recul de l'activité  citoyenne des gens et c'est alors le cercle vicieux.  Plus les gens se retirent de l'activité, plus quelques bureaucrates ou politiciens, soi-disant responsables envahissent la place: ils prennent l'initiative parce que les gens s'en désintéressent. Et c'est la perte de crédit et de prestige de l'homme ou de la femme politique. 

... et ramasser les pots cassés.

Mais l'activité politique, c'est autre chose qu'un jeu, qu'une compétition, qu'une bataille de slogans creux et de "jingles" tonitruants.  L'activité politique comme le soulignait Aristote, il y a quelques lunes, "c'est  vouloir le Bien du citoyen, de l'État ou de la Cité".  Nous devons avouer bien humblement que certains personnages caricaturent la définition de Bien.

Plus près de nous Jacques Grand'Maison, sociologue émérite et l'un des observateurs les plus attentifs de la société québécoise, affirme que l'activité politique est la capacité de comprendre et d'agir sur  les profondeurs culturelles, sociales, morales et historiques d'une population, d'une nation.  C'est la capacité d'amener les individus et la collectivité à relever les nouveaux défis, à tous les niveaux, qui se présentent à nous en ce début de troisième millénaire, et ils sont très nombreux.  C'est notre capacité individuelle et collective à revenir aux questions de contenus, de sens et de valeurs.  C'est notre capacité individuelle et collective à toucher autant au contenu qu'au contenant, autant aux attitudes de fond qu'aux pratiques, autant aux expériences qu'aux structures.  C'est le développement de la responsabilisation sociale, trop longtemps laissée pour compte devant les nouvelles rationalités scientifiques, professionnelles et socio-économiques.

Depuis trop longtemps, tout ce qui a nom: projets collectifs, solidarité des milieux, développement harmonieux a été dévalué, refoulé; tout ce qui est associatif a viré en corporatisme: corporatisme qui demande le maximum sans rendre le minimum.  C'est demander toujours plus à l'État et en même temps le miner sans tenir compte des limites des ressources collectives et du bien commun.  Nous connaissons tous des corporations professionnelles, des groupes financiers et des syndicats qui sont emblématiques des demandes maximum et qui donnent le minimum.

L'activité politique responsable, c'est de combattre la planification à court terme de nos sociétés et c'est d'établir, en lieu et place,  des valeurs de durée.  Alors le prestige et la crédibilité de l'homme et de la femme politique augmenteront; l'activité politique retrouvera son sens profond.  Il faut ramasser les pots cassés.  Idéaliste, sûrement, peut-être, sait-on jamais ? (B.F. - Correctement incorrect - La Nouvelle Revue - Le 29 mai 2002)