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Analyse sociale et politique
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21.01.2008 - 15 ministres plus tard... et c'est toujours le bordel  

Notre système de santé et de services sociaux a vu le jour le 22 décembre 1970, il y a plus de trente-sept ans.  Depuis ce temps, quinze différents ministres ont tenté de laisser leurs marques.  Et pour s’assurer que l’on ne les oublie pas, plusieurs ont mis sur pied une commission d’enquête et la plupart ont publié des livres blancs, verts, bleus ou des cadres de référence.  Nos rayons de bibliothèque sont pleins de ces documents qui prétendent tous régler les problèmes une fois pour tout.

Simultanément et découlant de ces multiples rapports, ce réseau a vécu  des réorganisations administratives, des fusions, des rapprochements, des intégrations et que sais-je.  Tous ces ministres  affirmant que cette fois-ci, c’était la bonne.  Et dans tout ce branle-bas, il ne faut surtout pas oublier les milliards injectés pour redresser les situations qui en bout de ligne réapparaissent comme les pissenlits au printemps.  Et ce sombre tableau n’est pas l’apanage d’un gouvernement ou d’un parti en particulier.  Les ministres libéraux ont occupé ce poste durant 248 mois (6 gouvernements) et les ministres péquistes durant 219 mois (4 gouvernements) en date d’aujourd’hui.  Évidemment, c’est la faute du précédent gouvernement, et ainsi de suite, la routine quoi.

Force est de reconnaître qu’à jouer avec les structures, les visions à courte vue, les promesses électorales et la peur des gens; ce réseau se retrouve aujourd’hui dans un état lamentable : absentéisme chronique des personnels, démotivation généralisée, débordement des urgences (ça c’est pas nouveau, Claude Castonguay le dénonçait en 1970), escalade des coûts, temps d’attente interminable, pénurie des personnels, éclosion de virus inhabituels, etc… Tous et chacun, nous avons notre histoire d’horreur.  Et la dernière trouvaille du bon docteur Couillard, qui date déjà de quelques années, de tout centraliser sous le chapeau de l’hôpital ne donne pas les résultats magiques attendus.  Il est peut-être réaliste dans une région éloignée ou sur un petit territoire de regrouper ou de centraliser des services, mais il n’est pas vrai que cette utopie du mur à mur donne des résultats appropriés dans les territoires plus populeux et urbains. 

En 1977 le sociologue Marc Renaud avisait le gouvernement de l’époque, à travers la commission d’enquête du temps je présume,  qu’un hôpital ne devait pas assumer des fonctions qui pouvaient être remplies par d’autres types d’établissement.  Pour lui, il ne fallait pas que l’hôpital occupe la place prépondérante dans l’ensemble du système de santé et de services sociaux.  Qu’ont en commun le programme prénatal, les traitements d’hémodialyse et l’hébergement des personnes en perte d’autonomie ? Il nommait ce phénomène “d’hospitalocentrisme“. De plus, Henry Mintzberg, universitaire canadien en sciences de gestion, auteur internationalement reconnu d'ouvrages de management et professeur émérite à l’Université McGill affirme depuis des lunes qu’une organisation, santé et services sociaux compris, ne devrait pas dépasser plus de 600 employés pour fonctionner harmonieusement.  Rien qu’à voir, nous avons la confirmation de cette affirmation.

Et depuis ce temps, tous les ministres se sont efforcés de faire le contraire.  À force de tout centraliser, l’entonnoir est bloqué et les effets secondaires sont décriés par les professionnels, les syndicats, les travailleurs, les patients, les familles, les clients, les usagers, les bénéficiaires. 

Et pour nous rassurer, notre bon ministre  nous prépare la voie vers un partenariat public-privé des services de santé et des services sociaux, appuyé en cela par les gourous, les apôtres et les haut-parleurs du néolibéralisme.  C’est la mode du temps.  Il suffit  de regarder nos voisins américains pour apprécier les remarquables réussites d’un tel modèle : près de 50 millions de personnes n’ont aucune protection en santé dans un système qui coûte beaucoup plus cher que le nôtre.  Vivement le modèle américain pour satisfaire nos idéologues de la droite bien pensante. Que le Grand Manitou nous protège  de ces charlatans.

Le système de santé et des services sociaux du Québec est malade.  Nous pourrions même affirmer qu’il se retrouve aux soins intensifs et si nous n’y portons pas une attention rigoureuse, certains prédateurs du secteur privé pourraient bien l’achever encore plus. 

À qui la faute, question simple, de multiples réponses.  Pour les uns, ce sont les structures administratives actuelles surdéveloppées qui sont incapables de répondre aux attentes et aux besoins de la population.  Pourtant, depuis  quinze ans il y a eu une disparition  massive de structures administratives, ce qui a eu pour effet d’éloigner le citoyen des centres de décision. Nous sommes loin de la formule “du citoyen décideur“ du ministre Côté au début des années 1990. Pour d’autres, ce sont les pouvoirs démesurés de certaines corporations professionnelles et des appareils syndicaux qui empêchent les remises en question.  Au fil des années, certains brillants esprits ont pointé du doigt les services d’entretien ménager, de buanderie ou d’alimentation qui coûtaient trop cher et proposant que le privé ferait une meilleure “job“ à moins cher.  D’une façon continue, les bien-pensants affirment que “les p’tits vieux“ embourbent le système, mais en même temps on ferme des places en milieu d’hébergement. 

Mais se pourrait-il que notre système politique tisse la toile de fond du problème.  Nos candidats-politiciens, à cause du jeu des promesses électorales, ne voient pas bien-bien plus loin que le présent; ils manquent de vision pour apprécier le passé et d’imagination pour voir l’avenir.  Ils nous promettent des lendemains qui chantent, mais comme le chantait Félix Leclerc “le lendemain des élections, ils ne savent plus notre nom“.  Et le citoyen-payeur continue ses attentes interminables, sa recherche d’un médecin de famille, tout en attendant son traitement ou son intervention… dans six mois si la chance lui sourit. “Les p’tits vieux“ en devenir voient les places disparaître en milieu d’hébergement et la liste d’attente qui s’allonge pour le programme de maintien à domicile… pour finalement aller embourber l’urgence de son hôpital.

Face à ce portrait pas trop “jojo“, il est assuré qu’un prochain candidat-politicien nous promettra une commission d’enquête qui devrait se dérouler en 2009-2010.  Les commissions d’enquête sont une mode toute québécoise.  Par un heureux hasard, mettons-nous à rêver.  Existe-t-il  un prochain candidat-politicien qui nous dira “j’ai compris, je vais relire tous les rapports des commissions d’enquête, je retiens toutes les bonnes idées et je les mets en application en 2009-2010“.  Pour lui simplifier la vie, je lui suggère tout bonnement de commencer sa lecture par le rapport de la Commission Boucher qui date de 1963.  Les recommandations contenues de ce rapport sont encore d’actualité, et si nos 15 ministres, depuis 1970, avaient lus ce rapport, beaucoup d’argent, beaucoup d’énergie et un précieux temps auraient été économisés. Le rapport  énonce soixante et onze recommandations.  À titre d’exemple, j’en cite quelques-unes.  1) Élaborer une politique économique et sociale d’ensemble orientée vers la solution des problèmes.  2) Que cette politique économique et sociale soit coordonnée et cohérente. 3) Permettre à l’individu et sa famille la satisfaction de ses besoins essentiels. 4) Planifier le placement des personnes âgées et autres adultes en établissement. 5) Établir une régionalisation ainsi qu’une délégation efficace des pouvoirs. 6) Établir la responsabilité des municipalités. 7) Développer des services préventifs et curatifs à domicile.

Le rapport propose les structures qui devraient régir l’organisation de ce modèle.  Il dénonce  l’incapacité de l’État à s’adapter aux circonstances nouvelles provoquées par les  changements économiques, politiques et sociaux.  Il parle de centralisation et de concentration des décisions à Québec au détriment du niveau local.  Il parle d’addition successive de services sans égard aux besoins réels de la population. Il situe le rôle de l’État entre une souplesse fondée sur l’imprécision et une rigidité capable de neutraliser les initiatives les mieux motivées.  

Dans ce sens, le tout demeure d’actualité: on y oppose décentralisation et centralisation au niveau des pouvoirs ainsi que délégation et concentration  au niveau des décisions. Et 45 ans plus tard, le réseau de la santé et des services sociaux du Québec attend la formule magique qui  le sauvera de ce perpétuel bordel. (B.F. – Le  21 janvier 2008/La Voix de l'Est - Article publié en 2 temps : 26 janvier 2008 et 2 février 2008)