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12.06.2007 - Les "p'tits vieux" ont le dos large

Lundi dernier (le 11 juin 2007), certains journaux publiaient le palmarès des urgences au Québec.  C'est un portrait dévastateur.  Sur 82 hôpitaux évalués pour une deuxième année, 24 ont progressé, 21 ont régressé et 37 ont fait du sur place.  Et des 24 qui montrent certains signes d'une amélioration, 11 se retrouvent avec une note de C  ou  D.   Au minimum, 45% des hôpitaux québécois malgré les milliards injectés,  depuis je ne sais trop combien d'années, ne livrent pas les services auxquels la population est en droit de s'attendre, si nous prenons pour acquis qu'une note A ou B est digne de mention. (A=14 CH; B=31 CH; C=20 CH; D=15 CH; E=2 CH).  Fermons la parenthèse sur les statistiques.

Et c'est là que les médias, toutes catégories confondues, nous font entendre la cassette des doléances pré-programmée des ténors du réseau: le manque de ressources humaines,  la pénurie provoquée par les mises à la retraite, le manque de financement, le manque d'équipements, le manque de lits, le manque d'espaces, le trop plein d'ambulances et la sempiternelle doléance assommoir: c'est à cause du vieillissement de la population.  Avec "Star Académie" et la tournée au centre commercial,  la fréquentation de l'urgence de l'hôpital serait l'activité favorite des "p'tits vieux" et les "p'tits vieux" encombrent les urgences.  Ce qu'il faut savoir, c'est que cet engorgement des urgences par les personnes âgées n'est pas apparu avec le vieillissement de la population.  Cette situation perdure depuis bientôt quarante ans.  Au début des années 1970, les intervenants auprès des personnes âgées décriaient les pauvres ressources accordées aux besoins de cette partie de la population: il y avait un manque alarmant de places en hébergement et le maintien à domicile n'était pas à la mode du temps.  Et à cette époque, le vieillissement de la population n'apparaissait même pas sur les radars des experts et les urgences étaient déjà encombrées.  

Depuis ce temps, tous les ministres, tous les ministres à l'exception, peut-être du Docteur Lazure, ont investi des milliards, des milliards et des milliards dans les urgences en claironnant haut et fort, à tour de rôle,  que c'était la dernière fois qu'une telle injection se faisait.  Il fallait remédier aux engorgements chroniques. Et simultanément, les compressions s'abattaient sur le réseau des centres d'accueil.  On investit dans les urgences et on ferme des lits dans les centres d'accueil, c'était et c'est la rhétorique encore à la mode.  Mais durant tout ce temps, il y a eu des réformes, des reconfigurations, des redéploiements, des fusions, des rapprochements administratifs.  Il  y a eu des CRSSS, des régies régionales, des agences régionales et que sais-je.  On s'est amusé à jouer au niveau des structures, ça paraît bien, ça donne l'illusion qu'on s'occupe du problème.

En bout de ligne, les urgences sont encore encombrées par les "p'tits vieux" et le réseau hospitalier craque de toutes parts: c'est le scénario attendu depuis près de quarante ans. C'est le scénario, entre autres, de la région de Granby.  Depuis plus de vingt ans, il y a eu une prolifération de places en milieu d'hébergement privé, des centaines pour ne pas dire quelques milliers de places,  et le réseau public d'hébergement s'est fait compressé à répétition.  Ici comme ailleurs, nous récoltons les dividendes de toutes les planifications gouvernementales à saveur populiste: investissons dans les urgences, ça frappe l'imaginaire et ça fait une belle manchette; les "p'tits vieux" c'est pas "glamour", ça sera pour plus tard.   Et c'est ainsi depuis bientôt quarante ans. 

Les actions déployées et l'attention portée face au vieillissement démontrent assez clairement que nous avons peur du vieillissement, nous avons peur de notre propre vieillissement et que nous souhaitons trouver un médicament qui guérira "cette maladie" honteuse.  Les "p'tis vieux", on en parle lorsqu'il y a un scandale dans un centre d'accueil  et ça durant deux ou trois jours pas plus.

Depuis le début des années soixante, au Québec seulement,  nous avons connu la Commission Boucher, la Commission Castonguay-Nepveu, la Commission Rochon, la Commission Pelletier, la Commission Clair et combien d'autres.  Nous avons eu droit à une multitude de rapports, d'études et de réformes. Les tablettes de nos bibliothèque sont remplies.  Nous avons vécu des autopsies à répétition.  Par contre, à ce jour, nous attendons toujours une politique sur la vieillesse et le vieillissement.  Elle était souhaitée à la fin des années soixante.  En ce début de troisième millénaire, nous l'attendons toujours.  La dernière trouvaille de notre gouvernement est de nous refaire le coup d'une autre commission qui nous produira un autre rapport.

Réforme, réorganisation, redéploiement, technologies nouvelles, besoins nouveaux, valeurs évolutives,  etc... Tout a été remis en question, sauf les pratiques quotidiennes.  On aborde la réorganisation du travail, bien sûr,  mais pas les pratiques professionnelles et les corporations professionnelles qui  limitent grandement les actions. Oserons-nous, une fois pour toute, aborder ce débat ?  À ces sujets  tabous, il faut y ajouter la démobilisation des personnels, l'absentéisme chronique, la perte du sens de la mission d'une organisation, la standardisation aseptisée des services,  la sclérose des organisations,  la  surconsommation des médicaments.

Les habitudes, les croyances, les pratiques nous ont éloignés depuis plus de quarante ans d'avenues novatrices.  De plus, l'évolution des valeurs, l'éclatement de la famille traditionnelle ainsi que la médicalisation du vieillissement sont des éléments aussi à prendre en compte.

Mais de grâce, ne mettons pas tous les maux de notre système de santé sur les "p'tits vieux" qui encombrent l'urgence.  Car depuis quarante, les "p'tits vieux" en général et surtout ceux qui vivent une perte d'autonomie en particulier sont les grands oubliés de toutes les réformes gouvernementales, toutes couleurs confondues.   Et les lendemains qui s'annoncent selon la tendance, comme le dit si bien Bernard Derome, il va en avoir encore plus de ces "p'tits vieux" qui encombrent les urgences.  Ça fait quarante ans que nous aurions dû le planifier. Mais ça, c'est une autre petite histoire.  (B.F. – Le 12 juin 2007/La Voix de l'Est - Le 12 juin 2007).