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Analyse sociale et politique
   Accueil            12.06.2002 - Des clignotants inquiétants

12.06.2002 - Des clignotants inquiétants

Nous nous dirigeons allégrement vers le vide absolu.  Nous subissons, depuis quelques décennies,  la pensée unique qui devait régler le sort de l'univers à tous les niveaux: social, économique et culturel.  Nos gourous nous ont mené directement à l'insignifiance universelle standardisée. 

Maintenant, nous faisons un pas de plus et nous entrons dans l'ère de la pensée magique,  de la simplification morale et de la politique-spectacle. 

La pensée magique

Tout commence par un sondage et se termine par un débat.  Quelques animateurs télégéniques et forts en gueule, quelques journalistes à la solde de grands financiers et quelques gourous prennent soin de notre destinée.  Ils s'approprient le rôle de jury. Ils  planifient  notre opinion, ils voient à l'agenda idéologique de la nation.  Ils se portent garants de la démocratie.  Ils nous confectionnent un prêt-à-porter de la pensée.

Nous devenons des citoyens-téléspectateurs:  c'est le triomphe de l'image et du son; c'est la victoire de l'émotion, c'est la simplification du message, c'est l'absence de développement du sens critique; c'est l'invasion publicitaire: les élections françaises vous sont présentées par le "savon XYZ qui rafraîchit les couleurs"; la guerre israélo-palestinienne est une gracieuseté "de la bière BROUE qui désaltère"  et la "Compagnie Machin-Truc" vous amène en Bulgarie avec Jean-Paul II.    En trente secondes à la télévision, en cent-cinquante secondes à la radio ou à travers un grand titre dans notre quotidien nous avons entre les mains ce que nous devons connaître et penser pour les vingt-quatre prochaines heures.  C'est à peine une caricature.

Il faut changer l'ordre des choses que l'on dit, faites confiance à notre jury d'experts: le temps des partis traditionnels est terminé au Québec et bien essayez le troisième, et ça marche.  Dans le dernier sondage du journal Le Devoir, le 1er juin dernier, 51% des québécois veulent l'ADQ au pouvoir,  mais 83% de ces mêmes québécois sont incapables de nommer un seul élément du programme de l'ADQ.  Et de là, c'est le branle-bas de combat pour les autres partis: pour l'un c'est un virage à 180 degrés sur les points d'impôt et pour l'autre, il s'engage à écouter la population.  Jusqu'au prochain sondage... de popularité.

D'ici-là, notre jury d'experts verra à nous donner l'heure juste sur la fermeture de GM à Ste-Thérèse, sur la crise du  logement à Montréal, sur le Sommet du G7 qui se tiendra au Canada à la fin du mois de juin et sur la grossesse de Véro.  Nous sommes entre bonnes mains.

La simplification morale

Revenant d'un voyage en France où il est de notoriété publique que la plupart des personnages politiques sont mis en examen ou accusés de corruption, de fraude ou d'abus de biens sociaux et où il est plus facile de trouver un trèfle à quatre feuilles qu'un personnage politique tout blanc, l'actualité canadienne nous présente aussi son lot de scandales.  Il se disait en France, lors de la dernière campagne électorale présidentielle, que Jacques Chirac avait deux choix: retourner au Palais de l'Elysée comme président de la République ou entrer au Palais de Justice comme accusé de corruption... il a eu la vie sauf grâce à Le Pen, c'est vous dire.

Au Canada, au Québec nous sommes plutôt du style bon enfant face à la dégénérescence accélérée des moeurs politiques, face à une corruption qui se généralise. Nous hochons du bonnet lorsque nos responsables politiques nous promettent un code d'éthique renforcé et renouvelé pour combattre ces abus.  Ce n'est pas d'un code d'éthique dont nous avons besoin, c'est un code de fonctionnement transparent qui est souhaité.  Il faut arrêter d'administrer l"État comme un simple dépanneur de quartier.

Près de deux-cent cinquante millions en commandite, trente-cinq millions aux petits amis, plus le milliard volatilisé des ressources humaines il n'y a pas si longtemps, plus les centaines de millions perdus à gauche et à droite, et tout ce que l'on ne sait pas encore, ça commence à faire pas mal de sous qui auraient sûrement amélioré le sort de quelques citoyens.  Mais soyez rassurés nobles électeurs, le code d'éthique renforcé et renouvelé corrigera tous ces abus.

De toute façon pourquoi s'en faire, notre premier ministre l'a dit: "Vous savez bien que c'est partout comme ça que ça marche".  Alors un remaniement ministériel cosmétique, une charte de bonne conduite et nous remballons le tout jusqu'au prochain naufrage.  Naufrages qui mettent en danger, à force de se répéter, les fondements de notre système politique. 

La politique-spectacle

Et le plus décourageant, c'est qu'à l'aube d'une campagne électorale nous aurons droit comme citoyen-téléspectateur à une invasion télévisuelle des faiseurs d'images:  c'est le marketing politique. Absence d'un contenu et beaucoup d'images martelées ad nauseam. 

On peut être assuré que les soins de santé vont être au centre de tous les "spots publicitaires": plus d'argent pour les uns, un réseau à deux vitesses pour les autres et deux ou trois hôpitaux de plus pour le troisième.  La santé est un sujet qui "pogne" et qui joue dans les émotions, ça fait peur la maladie.   Pourquoi s'en priver.

Le deuxième "spot publicitaire" portera assurément sur la jeunesse.  C'est la relève de demain et une fois à tous les quatre ans, ça fait du sens d'aborder le sujet.

Un troisième "spot publicitaire" portera inévitablement sur la place du secteur privé dans la gouverne de l'État.  Il faut dégraisser cet appareil qui est la source de tous les maux.  L'entreprise privée peut réussir à de meilleurs coûts, c'est le credo à la mode.

Vous avez là, à n'en pas douter, les trois principaux thèmes auxquels nous auront droit.  Le tout claironné par des chefs maquillés, en bras de chemise et voulant notre bien.

Enfin pour faire sérieux, nous regarderons un débat aseptisé où nous aurons sacrifié le contenu idéologique au profit de l'image: l'angle de la caméra sera plus important que de débattre des inégalités croissantes de notre société.

Et en bout de ligne notre jury d'experts nous indiquera ce qui est bon pour nous:  pourquoi se compliquer la vie.

Ce scénario est prévisible et universel... alors pourquoi s'en faire: "vous savez bien que c'est partout comme ça que ça marche" que l'on nous a déjà dit.

Alors il faudra, un jour ou l'autre,  "rebrasser la cage" et ramasser les pots cassés.  (B.F. - Correctement incorrect - La Nouvelle Revue - Le 12 juin 2002)